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Contre l’inaction climatique, 1000 scientifiques appellent à la désobéissance civile

Cet appel sous forme de tribune est paru dans Le Monde daté du 21/02/2020 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html

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Des lettres géantes formant le mot « Stop » sont accrochées sur la façade d’un bâtiment du groupe Lafarge lors d’une action de blocage organisée par le mouvement Extinction Rebellion a Paris en février 2020. ©Antoni Lallican / Hans Lucas/ AFP

Cet appel fait aussi l’objet d’articles en ligne sur les supports suivants :
Libération : https://www.liberation.fr/direct/element/contre-linaction-climatique-1000-scientifiques-appellent-a-la-desobeissance-civile-dans-le-monde_109466/
FranceInfo : https://www.francetvinfo.fr/sante/environnement-et-sante/dans-une-tribune-1000-scientifiques-appellent-a-la-desobeissance-civile-face-a-l-urgence-climatique_3833911.html
L’InfoDurable : https://www.linfodurable.fr/environnement/1000-scientifiques-appellent-la-desobeissance-civile-pour-changer-de-modele-16278
Sciences & Avenir : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/climat/les-scientifiques-le-demandent-engagez-vous_141726


Article Sciences & Avenir :

Face à la faiblesse de l’action du gouvernement d’Edouard Philippe pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, un millier de scientifiques français appellent à participer à des actions de désobéissance civile organisées par les mouvements écologistes.

C’est un appel inédit que vient de publier le quotidien Le Monde. Un millier de scientifiques français appellent à la désobéissance civile. « C’est un pas supplémentaire que nous franchissons, les appels précédents appelant à une lutte plus intensive contre les émissions de gaz à effet de serre n’ayant pas été entendus« , reconnaît Milan Bouchet-Valat, sociologue à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et l’un des promoteurs du texte.

La pétition met en effet l’accent sur la dégradation de la situation écologique. La hausse des émissions de gaz à effet de serre se poursuit alors qu’elle devrait commencer à baisser et les destructions de milieux naturels et les menaces sur les espèces végétales et animales s’aggravent. Pour les auteurs, il ne s’agit donc pas de se contenter de demi-mesures. C’est un changement complet de système économique et social qui est prôné. « Continuer à promouvoir des technologies superflues et énergivores comme la 5G ou la voiture autonome est irresponsable à l’heure où nos modes de vie doivent évoluer vers plus de frugalité et où nos efforts collectifs doivent être concentrés sur la transition écologique et sociale » est-il notamment écrit dans le manifeste.

Une période transitoire qui voit la fin d’une croissance continue de l’économie

Les signataires ne font pas du « Greta Thunberg« . Ils ne reprochent pas au gouvernement français de ne pas prendre en compte leurs travaux. Ils soulignent simplement l’urgence des actions à entreprendre pour éviter les conséquences des modes actuels de consommation. « Nous refusons que les jeunes d’aujourd’hui et les générations futures aient à payer les conséquences de la catastrophe sans précédent que nous sommes en train de préparer et dont les effets se font déjà ressentir. Lorsqu’un gouvernement renonce sciemment à sa responsabilité de protéger ses citoyens, il a échoué dans son rôle essentiel », assène le texte.

Signataire de l’appel, Dominique Bourg, philosophe et professeur émérite de l’Université de Lausanne (Suisse) précise : « Nous sortons d’une période où il fallait toujours produire plus. Aujourd’hui, il faut produire moins sous peine de détruire les écosystèmes pour des siècles. Dans cette période transitoire, notre position paraît empreinte de radicalité alors qu’elle n’est que normalité au vu des catastrophes écologiques qui menace l’humanité ».

Les pétitions précédentes comme celle du 13 novembre 2017 où 15.000 scientifiques du monde entier ont alerté sur l’état de la planète n’ont pas eu d’effets. Celle de novembre 2019 où 11.000 chercheurs rappelaient « l’urgence climatique » précédait même une COP25 qui s’est malgré tout soldée par un lourd échec diplomatique. Aussi, ce texte-ci appelle à descendre dans la rue derrière les mouvements écologistes « à se mobiliser pour exiger des actes de la part de nos dirigeants politiques et pour changer le système par le bas dès aujourd’hui ».

Un soutien large à toutes les associations qui s’opposent pacifiquement à l’inaction climatique

Une grande partie du texte a été reprise d’une première pétition publiée en décembre 2018 par le quotidien anglais The Guardian où une centaine de chercheurs, universitaires et entrepreneurs appelaient à soutenir l’action d’Extinction Rebellion (ER), la toute jeune organisation qui venait de bloquer pacifiquement les ponts de Londres pour réclamer un sursaut immédiat contre le changement climatique. Les propos ont ensuite été traduits et adaptés dans le quotidien suisse Le Temps signés par 80 chercheurs et citoyens dénonçant l’action du gouvernement helvète et soutenant également ER.

La pétition française apporte un soutien plus large. « Il nous a semblé qu’il fallait inclure d’autres modes d’actions globaux plus anciens comme ceux portés par Les Amis de la Terre, Greenpeace ou Attac aux côtés de ceux plus récents de Youth for climate, Action non violente COP21 et ER » précise Milan Bouchet-Valat. De même, les mouvements préférant les actions locales de transformation de l’économie et des rapports sociaux comme Alternatiba ou Villes en transition sont cités.

Des scientifiques de tous âges et de tous domaines

L’appel ne revendique évidemment pas le consensus de la communauté scientifique. Nombre de chercheurs considèrent en effet que leur rôle consiste à fournir des résultats incontestables, libre ensuite aux gouvernants d’en tenir compte ou pas. Intervenir dans le débat citoyen serait donc outrepasser les limites de la fonction et mettre en péril sa crédibilité. « Mais quand on fait un constat objectif d’un péril imminent, ne pas en faire part au plus grand nombre, c’est de la non-assistance à personne en danger », rétorque Dominique Bourg.

Un survol de la liste des 1.000 premiers signataires montre une large diffusion au sein de tous les organismes de recherche français et tous les âges sont représentés. Les climatologues sont présents mais loin d’être majoritaires. L’Institut national de la recherche agronomique et de l’environnement (Inrae) est très présent, de même que les laboratoires en écologie et biologie et des organismes de coopération internationale comme l’IRD et le CIRAD. Mais on trouve aussi des chercheurs en sciences numériques, des mathématiciens, des astrophysiciens, des historiens, des sociologues. Les frontières entre domaines scientifiques ont donc été dépassées. En partie grâce à « labo 1point5 », un collectif de chercheur qui œuvre pour changer les pratiques professionnelles des organismes scientifiques et réduire l’empreinte écologique de la recherche en France. Labo 1point5 n’est pas à l’origine de la pétition, mais l’initiative a permis des rencontres amenant à l’appel d’aujourd’hui.

Texte de l’appel

Nous, soussignés, représentons des disciplines et domaines académiques différents. Les vues que nous exprimons ici nous engagent et n’engagent pas les institutions pour lesquelles nous travaillons. Quels que soient nos domaines d’expertise, nous faisons tous le même constat : depuis des décennies, les gouvernements successifs ont été incapables de mettre en place des actions fortes et rapides pour faire face à la crise climatique et environnementale dont l’urgence croît tous les jours. Cette inertie ne peut plus être tolérée.

Les observations scientifiques sont incontestables et les catastrophes se déroulent sous nos yeux. Nous sommes en train de vivre la 6e extinction de masse, plusieurs dizaines d’espèces disparaissent chaque jour, et les niveaux de pollution sont alarmants à tous points de vue (plastiques, pesticides, nitrates, métaux lourds…).

diminuer les émissions
mondiales de 7,6% par an

Pour ne parler que du climat, nous avons déjà dépassé le 1°C de température supplémentaire par rapport à l’ère préindustrielle, et la concentration de CO2 dans l’atmosphère n’a jamais été aussi élevée depuis plusieurs millions d’années. Selon le rapport de suivi des émissions 2019 du Programme des Nations unies pour l’environnement et le développement (PNUE), les engagements pris par les pays dans le cadre de l’accord de Paris de 2015 nous placent sur une trajectoire d’au moins +3°C d’ici 2100, et ce à supposer qu’ils soient respectés. L’objectif de limiter le réchauffement sous les +1,5°C est désormais hors d’atteinte à moins de diminuer les émissions mondiales de 7,6% par an, alors qu’elles ont augmenté de 1,5% par an au cours des dix dernières années. Chaque degré supplémentaire renforce le risque de dépasser des points de basculement provoquant une cascade de conséquences irréversibles (effondrement de la banquise, dégel du pergélisol, ralentissement des courants océaniques…). Les études préparatoires au prochain rapport du GIEC (CNRS-CEA-Météo France) suggèrent que les rapports précédents ont sous-estimé l’ampleur des changements déjà enclenchés. Un réchauffement global de plus de 5°C ne peut plus être exclu si l’emballement actuel des émissions de gaz à effet de serre se poursuit. À ces niveaux de température, l’habitabilité de la France serait remise en question par des niveaux de température et d’humidité provoquant le décès par hyperthermie.

Les sociétés humaines ne peuvent continuer à ignorer les conséquences de leurs activités sur la planète sans en subir les conséquences, comme l’ont montré de longue date et chaque jour plus clairement de nombreuses études reflétant le consensus scientifique. Si nous persistons dans cette voie, le futur de notre espèce est sombre.

nos modes de vie
doivent évoluer
vers plus de frugalité

Notre gouvernement se rend complice de cette situation en négligeant le principe de précaution et en ne reconnaissant pas qu’une croissance infinie sur une planète aux ressources finies est tout simplement une impasse. Les objectifs de croissance économique qu’il défend sont en contradiction totale avec le changement radical de modèle économique et productif qu’il est indispensable d’engager sans délai. Les politiques françaises actuelles en matière climatique et de protection de la biodiversité sont très loin d’être à la hauteur des enjeux et de l’urgence auxquels nous faisons face. Loin de confirmer une prétendue opposition entre écologie et justice sociale, le mouvement des gilets jaunes a dénoncé à juste titre l’inconséquence et l’hypocrisie de politiques qui voudraient d’un côté imposer la sobriété aux citoyens tout en promouvant de l’autre un consumérisme débridé et un libéralisme économique inégalitaire et prédateur. Continuer à promouvoir des technologies superflues et énergivores comme la 5G ou la voiture autonome est irresponsable à l’heure où nos modes de vie doivent évoluer vers plus de frugalité et où nos efforts collectifs doivent être concentrés sur la transition écologique et sociale.

l’empreinte carbone de la France
(11 t. d’équivalent CO2/hab·an)
doit descendre à 2 t. d’ici 2050.

L’absence de résultats de cette politique est patente : comme l’a relevé le Haut Conseil pour le climat, le budget d’émissions de gaz à effet de serre fixé par la Stratégie nationale bas carbone française n’a pas été respecté entre 2015 et 2018. En dépit des déclarations de bonnes intentions, l’empreinte carbone par habitant de la France (incluant les émissions importées) reste aujourd’hui encore supérieure à son niveau de 1995, à 11 tonnes d’équivalent CO2 par habitant et par an, alors qu’elle doit descendre à 2 tonnes d’ici 2050.

La prochaine décennie sera décisive pour limiter l’ampleur des dérèglements à venir. Nous refusons que les jeunes d’aujourd’hui et les générations futures aient à payer les conséquences de la catastrophe sans précédent que nous sommes en train de préparer et dont les effets se font déjà ressentir. Lorsqu’un gouvernement renonce sciemment à sa responsabilité de protéger ses citoyens, il a échoué dans son rôle essentiel.

nous appelons à participer
aux actions de désobéissance civile
menées par les mouvements écologistes,
qu’ils soient historiques
ou formés plus récemment

En conséquence, nous appelons à participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes, qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, Attac, Confédération paysanne, Greenpeace…) ou formés plus récemment (Action non-violente COP21, Extinction Rebellion, Youth for Climate…). Nous invitons tous les citoyens, y compris nos collègues scientifiques, à se mobiliser pour exiger des actes de la part de nos dirigeants politiques et pour changer le système par le bas dès aujourd’hui. En agissant individuellement, en se rassemblant au niveau professionnel ou citoyen local (par exemple en comités de quartier), ou en rejoignant les associations ou mouvements existants (Alternatiba, Villes en transition, Alternatives territoriales…), des marges de manœuvre se dégageront pour faire sauter les verrous et développer des alternatives.

faire passer les enjeux environnementaux
avant les intérêts privés

Nous demandons par ailleurs aux pouvoirs publics de dire la vérité concernant la gravité et l’urgence de la situation : notre mode de vie actuel et la croissance économique ne sont pas compatibles avec la limitation du dérèglement climatique à des niveaux acceptables. Nous appelons les responsables politiques nationaux comme locaux à prendre des mesures immédiates pour réduire véritablement l’empreinte carbone de la France et stopper l’érosion de la biodiversité. Nous exhortons également l’exécutif et le Parlement à faire passer les enjeux environnementaux avant les intérêts privés en appliquant de manière ambitieuse les propositions issues de la Convention citoyenne pour le climat et en prolongeant son mandat pour lui donner un pouvoir de suivi de leur mise en œuvre.