Alan, syrien et Marie, africaine

Bientôt dix ans que la photo d’un garçonnet, Alan, allongé sur le ventre au bord d’une plage, vêtu d’un polo rouge et d’un bermuda bleu, faisait la une de la presse, son corps échoué inanimé, après que sa famille ait tenté de traverser la Méditerranée pour fuir la guerre en Syrie.

Dix personnes par jour1 se noyaient encore l’année dernière dans la « Grande Bleue », devenue le plus grand cimetière à ciel ouvert du monde.

L’Union Européenne et ses pays membres dont la France ont, depuis, demandé à la Tunisie, au Maroc et à la Maurétanie de contrôler leurs frontières sud pour éviter que les réfugiés subsahariens candidats à l’exil ne parviennent jusqu’à la mer, leur offrant bientôt de l’ordre d’un milliard d’euros.2

Et les mêmes véhicules que ceux financés avec les impôts du contribuable européen y sont régulièrement filmés3 lors de rafles de personnes noires de peau, qui, par milliers, sont déportées vers des camps en bordure du désert, voire en plein désert, sans moyens de subsistance.

L’année dernière, le cliché d’une maman et sa fille gisant, tête baissée dans le sable, a encore ému l’opinion. Marie, six ans, blottie contre le corps de Fati, sa maman, a succombé à l’enfer des fortes températures. Toutes deux sont mortes de soif dans le désert entre la Tunisie et la Lybie.

Le CCFD Terre Solidaire, qui se bat pour la liberté de circulation, a saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA), qui a estimé que l’État français devait communiquer plus d’informations sur les accords passés avec la Tunisie, l’opacité étant la règle dans ce domaine.4 En l’absence de toute réponse de la part du gouvernement, l’affaire est désormais en cours d’instruction devant le Tribunal administratif de Paris.

La Tunisie, elle, ne se cache pas d’avoir arrêté au mois de mai en l’espace de quelques jours une dizaine d’avocat-es, journalistes ou responsables d’ONG, accusé-es d’avoir affiché leur soutien aux exilé-es, alors que quatre cent personnes étaient encore, dans le même temps, déportées d’un camp à Tunis vers la frontière libyenne.

Non, Alan et Marie ne connaîtront pas ce beau pays d’Edgard Morin « dont le propre – dit-il – est d’avoir uni au cours des siècles des peuples étrangers les uns aux autres, où le processus d’intégration, bien que ralenti et avec des ratés, continue ».

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1 –Julien Dorian. 10 août 2023. « Naufrages en Méditerranée : plus de 2 000 hommes, femmes et enfants sont morts ou disparus depuis le début de l’année, le bilan de 2022 est déjà dépassé » in Le Monde

3 – Thomas Eydoux. 21 mai 2024. « Comment des migrants sont abandonnés en plein désert en Afrique » in Le Monde.

2 – Nissim Gasteli (Tunis, correspondance), Maud Jullien, Andrei Popoviciu et Tomas Statius (Lighthouse Reports), Thomas Eydoux et Liselotte Mas (Le Monde) et Cellule Enquête vidéo. 21 mai 2024. « Comment l’argent de l’UE permet aux pays du Maghreb d’expulser des migrants en plein désert » in Le Monde

4 – CCFD Terre Solidaire. 22 mai 2024. « Lumière sur les financements français et européens en Tunisie » in ccfd-terresolidaire.org

5 – Paul Gasnier. 2 juillet 2024. « Edgar Morin réagit à la montée de l’extrême droite » in Quotidien

About the Author: Christophe Orliac

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